Aveu sans paroles — vue synoptique
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Référence : Luigi Gualdo, Aveu sans paroles, in «Nouvelle Revue», 1892.
Transcription
AVEU SANS PAROLES
I.
Ils avaient bientôt quitté la route du lac,- de ce lac Majeur[note]Ce lac est situé en Lombardie dans la province de Varese et au Piémont aux grandioses beautés, où la vie semble se revêtir d'un calme nouveau, - et s'enfonçant dans un sentier ombragé, en pleine campagne, ils s'étaient enfin assis sur un banc rustique entourant un marronnier au tronc énorme, au branchage verdoyant et touffu.
Quelle bonne promenade due à un hasard, nullement préparée! Quelle causerie savoureuse, où les mots quelconques prononcés étaient doublés de mille pensées se pressant en foule dans leurs têtes comme doucement alourdies par une légère ivresse! Pour une fois, ils se sentaient seuls, et plus que seuls; oubliés. Les rares paysans qui les rencontraient les regardaient d'un oeil indifférent. Quelle charmante chose que de n'être point montrés au doigt, suivis par la curiosité sans bornes des gens!
Elle surtout, la cantatrice célèbre, fatiguée de triomphes et d'hommages, trouvait que c'était délicieux. II lui semblait que cela se passait avant, bien avant qu'elle n'eût connu les luttes et la gloire, et elle se sentait toute rajeunie. Sûre d'elle-même, trop sûre de son coeur tristement formé, elle s'abandonnait au charme de l'instant, qui ne mènerait à rien et ne reviendrait plus.
Son compagnon, -un jeune peintre,- lui avait été présenté depuis peu: son nom ne lui était pas inconnu; elle se rappelait l'avoir remarqué an bas de quelques tableaux, à des expositions. Il lui avait plu tout de suite; elle avait senti qu'elle eût été puissamment attirée vers lui, si elle l'avait connu plus tôt. Silencieux, il cachait sa timidité extrême sous le calme forcé de ses manières.
II.
Dans la villa louée pour une saison, tout entourée de verdure, tout embaumée de parfums, la grande artiste se reposait. La consigne était sévère: personne n'arrivait jusqu'à elle. Ni admirateurs, ni amis, ni camarades, ni princes. Toutefois, la solitude même lui pesant, elle n'avait pu se défendre de voir quelques connaissances qui logeaient à l'hôtel, tout-à-côté, à Baveno.[note]Baveno est une commune italienne de la province du Verbano-Cusio-Ossola, dans la région Piémont en Italie. Elle se situe au bord du lac Majeur. Elle avait même dû finir par accepter un dîner où se trouvèrent une vingtaine de personnes,.. sans qu'en sût comment: résignée, elle se montra très' aimable, par habitude d'ailleurs, aux gens qui lui furent présentés. Le peintre était là, et ne lui avait presque pas parlé, mais leurs regards s'étaient deux ou trois fois rencontrés.
Jamais, depuis qu'elle était venue habiter la villa, elle n'avait consenti à chanter. Dans la salle, il y avait un piano, et quelqu'un l'avait ouvert. Mais elle eut l'air de ne pas s'en apercevoir, et personne ne manquant de tact, on ne la pria pas de se faire entendre.
Elle se reposait pour de bon. Son mari la surveillait moins, n'affectait pas la jalousie, ne la tourmentait que juste ce qu'il fallait[note]L'indication du narrateur gualdien s'inscrit dans la lignée des descriptions du mari tyrannique, telles que l'on peut les trouver dans le roman matrimonial du XIXe siècle., selon lui, pour qu'elle se remît de ses fatigues de la saison théâtrale et ne commît pas d'imprudences. comprenait que lui, chétif, il avait su se faire craindre de cette créature d'élite, de cette femme qui avait brisé tous les obstacles et résistait tant d'années de triomphes.
Elle l'avait épousé, par désespoir[note]La précision du narrateur sur les cironstances du mariage relaie le discours sur le mariage réalisé sans l'amour-passion., dans un quart d'heure extrêmement difficile. C'était au commencement de sa carrière, après une passion malheureuse, un deuxième amour qui était le vrai et qui lui avait fait manqúer bien des occasions de réussir, - une passion absorbante, suivie d'un abandon subit. Imprévoyante, oublieuse de tout, navrée, malade, elle était tombée dans la misère; cette espèce d'« impresario » anglais profíta d'un jour où elle avait connu la faim, et offrit de l'aider, si elle voulait l'épouser. Elle ne put repousser ce sauveur[note]A travers cette notation, le mariage apparait d'abord comme le lieu d'une confrontation d'intérêts qui doivent permettre la survie. L'image du prétendant sauveur secourant une jeune fille en détresse est exploitée avec ironie par Gualdo.: elle accepta, et se crut liée à lui pour toujours.
Depuis, elle dut bien s'apercevoir qu'il avait fait fortune par elle, et finit par presque le haïr; mais elle· ne put ni ne voulut briser ce joug[note]On reconnait l'une des trames narratives fréquentes de la mise en scène de la vie conjugale dans la littérauture italienne du XIXe siècle.; maître de ses affaires, il la tenait, du reste, la dirigeant, ne s'occupant d'elle qu'au point de vue de la fortune, déjà considérable, à augmenter.
III.
Elle n'était pas heureuse[note]"Elle n'était pas heureuse" renvoie à la question du sentiment et du bonheur dans la conception du mariage., se cramponnant aux joies enivrantes du théâtre qu'elle adorait et qui lui donnaient l'oubli. A ce moment, elle se trouvait dans une minute d'abattement, forcée par le repos momentané au milieu de ce splendide et paisible paysage, à regarder au-dedans d'elle-même. Et jamais encore la tristesse de ce qui aurait pu être « ne l'avait si douloureusement assaillie, comme dans ce rare instant de solitude accordé par le hasard, passé avec cet ami qu'elle aurait pu aimer. Ce faible sentiment la troublait et des bouffées de joie-d'une joie de jeune fille retrouvée traversaient sa mélancolie.
Lui, regardait ses traits si connus; et si nouveaux pourtant, reproduits tant de fois par la photographie, par la peinture, de mille manières, - cette tête qui avait paru si souvent en vedette à la première page dés journaux illustrés; toujours il l'avait admirée, et il se rappelait, dans chaque détail, les trois fois qu'il l'avait vue sur la scène, deux fois dans la Traviata à Rome,Belisario , une fois à Florence, dans la Sombnanbula – et il aurait pu, là, tout de suite, de mémoire peindre les costumes qu'elle portait alors.
Sa voix parlée lui semblait ravissante; rien n'était plus délicieux pour lui que l'indéfinissable accent cosmopolite- car elle avait chanté dans tous les pays d'Europe- se révélant dans certains mots. Comme il se sentait heureux de causer intimement avec cette femme si célèbre, fier de l'heure de solitude e non demandée qu'elle lui accordait! C'était peu de chose, et il en jouissait toutefois d'une façon discrète et profonde. La diva, dont les moindres mouvements étaient connus, commentés, ébruités, dont toute la vie était pour, ainsi dire épiée, dérobait pour lui une heure de son existence.
Il disait des choses banales, racontait une courte histoire, tâchait d'être à son aise et ne s'écoutait pas, la contemplant avidement, détaillant chaque pli de sa robe, gravant dans son esprit chaque geste qu'il était sûr de revoir plus tard par la force du souvenir. Il sentait qu'il vivait un moment important de sa vie, et il le savourait seconde par seconde. Et il le faisait avec une apparente insouciance, se montrant ravi, mais sans exagération, en artiste que rien n'étonne.., Pourtant, tout-à-coup, très troublé, un désir fou le traversait; mais, bientôt,il sentait que cette heure devait lui suffire, qu'elle ne devait être suivie par rien.
Elle lui savait gré de cette réserve- et causait librement. Mais il y avait entre eux des silences. Elle restait parfois comme absorbée dans des distractions involontaires, où son regard errait ainsi que dans un rêve éveillé.
De sa robe étroite, en drap très sombre, sortaient ses pieds mignons, très coquets, bien que chaussés de souliers d'homme sans talons, à forte semelle. Une jaquette de même couleur, boutonnée au dessous du col, par une énorme perle noire, laissait voir un gilet blanc: Sur ses cheveux châtains, blondissants par places, un petit chapeau rond lui donnait un air d'amazone qui la changeait. A la boutonnière, un bouquet. Malgré le discret maquillage, nécessaire pour rendre une fraîcheur apparente à la peau fatîguee par les fards, elle avait un air de candeur, de jeunesse, de suavité; seules, les lèvres, trop rouges, donnaient un peu de dureté au bas de la figure. Les grands yeux, intelligents, pleins de volonté, presque inquiétants à force de vie, contrastaient avec une certaine mélancolie des traits.
Ils se comprenaient; des paroles qu'ils ne disaient pas semblaient flotter dans l'air. Le jeune homme repoussait toujours des pensées folles qui lui passaient par la tête: ne plus la quitter jamais, la suivre secrètement, mais la suivre partout, s'en faire aimer! Mais son avenir, ses travaux, son cher atelier? Et puis, n'était-il point fiancé ? Ne s'était-il pas dit bien des fois que seul le mariage lui apporterait la tranquillité, la force pour travailler, la foi calme pour marcher au but, pour aller au succès ?[note]Le mariage n'est pas ici incompatible avec la vocation artistique. L'effet le plus désatreux du mariage, consistant à arrrêter toute activité artistique n'est pas retenu. Et elle aussi, d'ailleurs, n'était-elle pas revenue de tout, résolue à ne plus rien recommencer, et ne serait-il pas malheureux de toutes façons vaincu ou vainqueur ?- Puisqu'il en était encore temps, puisqu'il était encore maître de lui, puisqu'il pouvait encore raisonner, il devait rester ferme dans ses projets. Du reste, elle ne voudrait pas d'un "caprice"[note]"caprice" désigne ordinairement une disposition de l'esprit à des enthousiasmes passagers, à des changements brusques dans l'humeur, les résolutions ou les sentiments. Caprice peut être associé à l'inconséquence, à l'inconstance, à la versalité" Le passé si rempli de cette femme, ce passé de passion et de folie,-de galanterie peut-être,- n'était-il pas à tout jamais enseveli?
A un certain moment, ils pensèrent tous les deux les memes choses, et ils pensèrent aussi que bientôt il faudrait quitter cet endroit où ils étaient réunis, reprendre la grande route, retourner se mêler de nouveau aux autres. Et quand se reverront-ils? Peut-être dans un très long temps,- plus jamais seuls probablement.
Le peintre eût voulu trouver un mot à dire, un mot résumant ce qu'il sentait, et qui lui fit sentir, à elle, ce qu'il emporterait en son âme de cette journée inoubliable...
Autour d'eux, le paysage s'était assombri. La lumière diminuant dans le ciel, devenu d'un bleu sombre changeait la couleur des choses. Derrière les montagnes rougissantes, le soleil s'abaissait. La nature était d'une mélancolie exquise. Les derniers rayons doraient les premières teintes de l'automne.
Tout-à-coup, sans se retourner, regardant droit devant elle, un étrange sourire aux lèvres, la diva commença à chanter, à demi-voix.
Il allait parler : il se tut, le coeur battant, étonné. Que chantait-elle? Etait-ce quelque morceau de son répertoire, ou quelque musique inconnue, lui venant de l'âme? II ne le savait pas, mais il y avait tout dans ce chant. Il y entendait gemir les nostalgies humaines, crier le désir, pleurer le regret des choses impossibles le remords des beaux jours perdus vibrer les forces inassouvies, éclater la passion. Puis le chant exprimait la joie de la nature, la beauté de la vie par elle-même la volupté de la douleur, l'allégresse inconsciente, le fife de la folie de tous. Et, de nouveau, les sanglots éclataient, comme pour exprimer le désespoir navré de voir s'envoler la minute d'un bonheur passager. Puis, ce furent les larmes retenues, la tristesse poignante se calmant peu à peu, se fondant dans une rêverie immense, pleine de choses qu'aucun poète n'aurait pu dire, et que les notes arrivaient presque à exprimer...
Elle chanta ainsi longuement, pour lui seul,- s'arretant parfois,- émue,- puis recommençant: elle chanta, la grande artiste que parfois des rois avaient priée en vain, pour celui qu'elle aurait voulu pouvoir aimer; elle se donna à lui, idéalement, sans retour, sans contrainte, dans ce chant sublime...
Puis, pendant qu'il la contemplait avec ivresse, alors qu'il se sentait emporté vers elle, qu'il allait tendre les bras pour la saisir, elle se mit à sourire doucement et reprit le court sentier par où ils étalent venus pour retourner à sa villa...
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